Nelligan et Françoise, biographie reconstituée, Pierre H Lemieux, Fondation littéraire Fleur de Lys

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DONNÉES AU CATALOGUE

Nelligan et Françoise
L’intrigue amoureuse la plus singulière de la fin du 19è siècle québécois
PIERRE H LEMIEUX
Biographie reconstituée marquant le centième anniversaire de la publication du recueil d’Émile Nelligan 1904 – 2004
Fondation littéraire Fleur de Lys
Lévis, Québec, 2004,
544 pages.
ISBN 2-89612-025-4 / 978-2-89612-025-3

 

PRÉSENTATION

Au sortir d’une enquête intensive sur les événements et documents de la dernière année active de Nelligan avant la date fatale du 9 août, l’auteur, qui a déjà publié un «Nelligan amoureux» chez Fides en 1991, dresse un bilan inattendu. Le poète aurait subi des attaques de folie au moins un an avant l’asile. Lui et la célèbre journaliste Françoise se seraient aimés et cette idylle aurait permis à Émile de connaître une création poétique dantesque et une rémission de son mal. L’homophilie occasionnelle lui avait causé un drame majeur. Le secret, enfin, aurait systématiquement enterré tout cela, depuis maître Louis Dantin et Françoise jusqu’à Luc Lacourcière et Paul Wyczynski.

Le présent ouvrage reconstitue la partie biographique manquante de cette dernière année, en illustrant ses étapes à l’occasion des poésies majeures que Nelligan a alors écrites, et il restitue, pour ces dernières, leur contexte et la signification de fond que le secret a continuellement dissimulés.

Car en ce début de 3e millénaire, l’heure n’est plus tellement au silence janséniste. Et le 100e anniversaire de la publication du recueil de Nelligan chez Beauchemin en 1904 est l’occasion idéale pour faire enfin la bonne lumière sur la biographie réelle du poète, sur son internement, ses poèmes amoureux, fous et connexes.

TABLE DES MATIÈRES

MA PROFONDE GRATITUDE

SIGLES des OUVRAGES souvent CITÉS

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER

Préambule : aller voir entre les branches.

1- L’Octobre démentiel de Gretchen la pâle

2- « La dame à la plume d’argent »

3- Le cycle de Françoise, sous la loupe de la critique nelliganiste

4- Dante, la plaque tournante

5- La signature francisée et abandonnée

6- Le doute du moine, c’est la chair

7- Promeneur solitaire et blessé

8- Une cachette, et une prophétie?

9- Retour à la Bergère des bois

10- L’affaire de la « musicienne » vs Gretchen

11- L’obsession de laisser une œuvre, comme le Corrège

12- L’œuvre projetée et enterrée de « Pauvre Enfance »

13- Cécile, confidente trimballée

14- L’enfance « blanche » et les 2 portraits maternels

15- La « divinisation » maladive de « Ma Mère »

16- Crises suicidaires en décembre 1898

17- Un « vieil artiste » très ressemblant, à qui?

18- L’énigme entretenue du contenu du « sabot » de Noël

19-L’annonce d’une remontée soudaine : « Je surgirai »

Conclusion au chapitre premier

CHAPITRE DEUXIÈME

Préambule : le surgissement, dû à Françoise.

1- « Et il commença à mourir »

2- Est-ce la célébration du désir de l’amour humain dans «L’Idiote»?

3- La colère divine contre le « Fou »?

4- Hanté par la culpabilité sexuelle, jusqu’à la démence

5- Le précieux petit plan du « Récital des Anges »

6- Un méchant « jardin de rêve » où il s’en ira

7- Ces « péchés mortels » qui révoltent Françoise

8- Se suicider pour Gretchen

9- Les « moines » blancs, noircis

10- « Les Carmélites», taboues

11- L’emballement poétique de février ’99 et la chevelure

12- La religion d’enfer du «sonneur»suicidaire

13- Rêve de ‘mourir’ avec la Bergère.

14- L’affaire DeMarchy, ou l’affaire Verlaine?

15- La promesse contre les « funestes amours »

16- Le « névrosé » charmeur

17- Femme en deuil et poète en deuil

Conclusion au chapitre deuxième.

CHAPITRE TROISIÈME

Préambule: quel éclatement de parole?

1- Il a une « amante mystique » : mais il en arrache.

2- L’hymne passionné à la sœur-femme

3- La grande fusion des quatre amours

4- Le « Vitrail » amoureux, écarté par la mère?

5- « Marie ou Madeleine »? (asile, 1904)

6- Quand Dantin ironise et coupe

7- La reprise inattendue avec Gretchen

8- Le grand projet françoisien : « Motifs du Récital des Anges »

9- Embrasement d’avril ‘99, puis brouille

10- « La Romance du Vin », pour Françoise, qui n’est pas là

11- Les deux ruptures avec Françoise

12- L’ordre des cycles, en montagnes russes

13- Le « Vaisseau d’Or » et sa femme qui rend fou .

14- L’aveu voilé des « Camélias roses » de Françoise

15- Le « témoignage » de Françoise, aveu et argumentation cachée

16- Toutes les étapes du cycle de Françoise

17- Liste totale des poèmes de Nelligan publiés par Françoise

18- Notes sur les poèmes d’Émile publiés par elle après le 9 août’ 99

19- La saga exagérée de la « sœur », pourtant devenue femme

CONCLUSION GÉNÉRALE

APPENDICE

AU SUJET DE L’AUTEUR

COMMUNIQUER AVEC L’AUTEUR

EXTRAIT

Les brumes de l’incertitude

Le public des fans d’Émile Nelligan ne sait même pas encore aujourd’hui en quelles circonstances personnelles il a été interné le 9 août 1899. Il y a pourtant 105 ans de cela. Son public, qui a droit de savoir, nage toujours dans les brumes de l’incertitude. Car les opinions des biographes sont des plus divergentes. C’est lamentable. Quand donc sera-t-il traité comme le moindre des patients et comme un écrivain respectable?

Mais bon! soulignons en tout cas l’heureux 100e anniversaire de son recueil de 1904, un glorieux trophée, en tâchant de résumer correctement ces points de vue, et sans taire les questions irrépressibles qui peuvent faire avancer les choses.

1-On notera d’abord que Louis Dantin, son plus que célèbre éditeur, dans sa prenante étude/préface de 1902-04, a écrit poétiquement que c’est la poésie-amante-cruelle qui l’aurait « broyé » jusqu’à la « folie ». Et, témoin oculaire érudit, il cite les exemples du temps: Hégésippe Moreau, Maupassant, Baudelaire (p.i+ENSOR p.65). Deux pages plus loin, cependant, il ajoute un gros bémol que la postérité n’a pas retenu: « Folie, poésie: ces deux lunatismes n’en feraient-ils qu’un? C’est peut-être une idée folle que j’émets là, » mais il rabat à moitié le couvercle avec un conditionnel: « mais c’en est une, à coup sûr, que notre ami n’eût pas désavouée »(p.iii+ENSORp.67,je souligne). Il avait malgré tout planté son doute, fait inouï et une fois seulement signalé en 100 ans (ENSOR ibid.,n.2). Mais ce désistement du maître nous encourage à chercher ailleurs ces causes circonstancielles.

2-On remarque ensuite que Charles ab der Halden, le réputé critique français de Lyon qui a écrit au début du siècle passé (1905-07) la meilleure étude qui soit alors après celle de Dantin, selon M.Paul Wyczynski (BIB p.113s), s’il a prodigué mainte louange à l’éditeur de Nelligan (ex.HAL p.347), il ne l’a pas suivi sur la piste douteuse d’une poésie qui inoculerait la folie (ibid.p.346).

3-Luc Lacourcière de Québec lui, en 1952, a plutôt prosaïquement estimé que Nelligan le 26 mai « venait d’épuiser, semble-t-il, toutes les lumières de son intelligence »(LL p.15), pour son recueil et pour la triomphale soirée (ibid.p.14), dans une suite à l’affaire DeMarchy, et au mois d’août il était « malade et surmené » (p.35). Mais « malade » de quoi? De folie? Lacourcière n’emploie jamais ce mot, il dit seulement ‘son mal’(p.18),‘sa maladie’(p.307). Quant à ‘surmené’, va-t-on à l’asile pour cela? Et pendant 40 ans? Demie bouffonnerie alors? Ajoutons que Lacourcière, témoignant dans le film de Claude Fournier(1968), opinera comme Dantin mais sans bémol qu’Émile se serait « brûlé l’intelligence » à faire l’application des techniques poétiques. Notons enfin qu’il ne cite jamais le diagnostic médical de ‘folie’ pourtant consigné à l’asile Saint-Benoît le 9 août 1899. On ne peut dire qu’il l’ignorait, mais dans ses ré-éditions de 1958 et 1966 il ‘ignorera’ l’article de Marcel Séguin qui l’a rapporté en 1957.

4-Le suivant, Jacques Michon de Sherbrooke, en 1983, va citer dans sa Chronologie (JMR p.119), ce fameux jugement psychiatrique découvert à l’asile Saint-Benoît en 1957 par Marcel Séguin: “Émile Nelligan, 19 ans, étudiant, amené par ses parents; sous les soins des Drs Brennan et Chagnon; souffre de dégénérescence mentale, folie poly[morphe] » (MS p.669). Or, la grande «Bibliographie critique» de 1973 n’avait pas recensé l’article de M.Séguin (p.150+201+302). Seule la «Biographie» de 1987, louangeuse de Séguin en général (p.8;BSN p.12,rien), le fera, mais indirectement et négativement: ce serait du ‘déjà connu’, et ‘sauf détails’ ‘rien d’absolument nouveau’(BIO p.12), puis elle ravale les ‘compilations purement fonctionnelles’ de Michon comme de Roland-M.Charland (ibid.p.15). Mais pourquoi donc ce traitement? Il y a du mystère là-dedans.

5-Soudain, en 1986 arrive Bernard Courteau de Montréal, avec «Nelligan n’était pas fou!», qui propose un scénario intriguant. Les parents d’Émile, pour lui éviter la prison, l’auraient fait interner temporairement pour délinquance tenace, le temps qu’il s’amende (BC p.69s). C’était l’affaire de la ‘bohème’, que Dantin avait amorcée (p.vii;+ENSORp.72). Mais Courteau, par après, rejette toute folie (p.111), malgré le clair document du 9 août, qu’il vient lui-même de reproduire (p.106). Rien de surprenant alors si Réjean Robidoux (RR p.127s) et Paul Wyczynski (BIO p.328) ont taillé en pièces ce récit jusqu‘ici fantaisiste et livré sans preuves. Quand l’auteur indiquera ses sources et documents innommés, l’histoire tranchera.

6-On avait besoin depuis longtemps (LL p.7) d’une biographie de Nelligan. Elle a vu le jour en 1987, grâce aux efforts du prof. Paul Wyczynski d’Ottawa. Et elle parle de « crises aiguës », faites à la maison à l’été 1899, puis d’un probable « accès de fièvre avec délire » causant des « lésions cérébrales irréversibles »(p.327). Mais causées par quoi, ces « crises »? La Chronologie officielle annexée plus loin, ajoutera pour le jour du 9 août: « En pleine dépression, désemparé »(p.533). Juste ‘dépression’? Le «Dossier» Fides de Charland-Samson en 1968 (C-S p.88) et Bernard Courteau en 1986 (BC p.71) en disaient autant, « en pleine crise de dépression », et ce serait insuffisant devant le diagnostic médical de ce jour. Et le récit antérieur, bâti sur le conflit oedipien avec le père (p.192s), note que c’est lui qui a demandé l’internement de son fils (p.328). Elle relate aussi l’entrée à la Retraite Saint-Benoît (quoique sans ‘les parents’ de M.Séguin) et elle cite enfin,–(mais bien après M.Séguin de 1957, après le film de Claude Fournier en 1968, celui de Robert Desrosiers de 1978, et la Chronologie de Michon en 1983),– le diagnostic des 2 psychiatres: « Dégénérescence mentale. Folie polymorphe » (ibid. p.330). Et pourquoi tant d’atermoiements? Et causée par quoi, cette folie? C’était là la grosse question biographique, et elle n’a pas encore été résolue dans la 2e Biographie de 1999, exactement 100 ans après la triste affaire (BSN p.225). Pourquoi notre Nelligan n’est-il pas aujourd’hui traité comme tout patient d’hôpital?

Par ailleurs, en ‘Conclusion’, l’auteur revient curieusement sur le sujet pour dire avec Dantin+Lacourcière: « Surmené, désemparé, triste (…) l’adolescent s’est épuisé en voulant fuir la réalité; il a brûlé ses forces les plus vives »(p.484). Du déjà vu. Puis il recule aussi sur le diagnostic: « Spéculer sur le mince dossier d’hôpital pour savoir si l’homme était fou ou non n’apporte rien à la solution du problème. […] mais le poète était bel et bien malade […] d’une névrose excessive » (ibid.p.485+BSNp.307,je soul.) Demi retour à Courteau? Pourquoi le jeu de yoyo? Et où seraient les documents? Et est-ce « névrose » au sens majeur du 19e ou mineur du 20e siècle? La simple vérité sur le patient Nelligan, pourtant dit ‘schizophrène’ (p.332), est une diable d’affaire.

7-Notre «Nelligan amoureux» de septembre 1991 procède autrement. Il souligne le fait biographique de la détestation démentielle de la femme, appelée «Vierge Noire»(LL p.276), après le cycle de Françoise, soit à l’été 1899 (NAp.217s). L’ouvrage a surtout montré que cycles et deuils amoureux n’ont cessé de déferler dans l’œuvre, depuis le tout début au 13 juin ‘96 (sur la Bergère décédée), jusqu’aux déceptions cruelles de Gretchen en ‘98 et de Françoise en ‘99, des causes de la folie que le poète a transposées dans cette «Vierge Noire»et dans son testament lyrico-biographique du«Vaisseau d’Or» (p.255s).

8-Tout de suite après, les prof.Réjean Robidoux et Paul Wyczynski, en novembre 1991 (50e de la mort du poète), dans la Chronologie de leur grande édition critique, accumulent les prodromes inquiétants pour « juin-juillet-début d’août » 1899, soit juste avant le jour fatal, et ils en lâchent finalement un gros morceau sur les circonstances personnelles:

« Indescriptible été. Exaspération du conflit avec le père et déchirement concomitant de la relation avec la femme, mère ou amante, dans un climat de santé délabrée, de désordre bohème et de surchauffe créatrice » (RW p.63).

Abandonnés donc, la dépression, le surmenage, la poésie-folie, etc. À la place, une corne d’abondance: père, femme, mère, amante, santé délabrée, bohème et surchauffe. Très bien! et enfin! Mais ces 6-7 traits sont-ils en ordre d’importance? Soit le « père » avant la « femme »? Et devient-on fou pour un « conflit avec le père »? Pour une ‘histoire de femme’, oui. L’édition 1991 a-t-elle déblayé le terrain, pour nous laisser choisir entre un père, facile à écarter, et la « femme »? Il ne resterait à élucider que la ‘bohème’, soit la vie désordonnée d’artiste.

Manque aussi, dans ce paragraphe paqueté serré, la mention explicite de la « démence », comme s’il n’y en avait pas eu. Et elle fait surface seulement au long paragraphe suivant sur le mortel 9 août, où on nous livre le tableau médical le plus précis, -(sauf pour quelque jambette à la mémoire supposément « confuse » du poète interné, p.64),- sur la vie de schizophrène qui attend désormais Nelligan. Mais sur l’humeur du poète en ce jour sombre de l’entrée, rien du tout; il faut donc remonter aux prodromes de l’été: père? femme? qui aurait causé cette folie? Et la ‘bohème’.

Aussi, combien de lecteurs ont pu lire ces paragraphes lumineux d’une grande édition en coffret (avec le volume de Jacques Michon), vendue à 100$? La masse des fans et des étudiants se sont donc contentés de la soupane de l’édition de poche BQ (1992), qui raconte en 6 courtes lignes l’internement ‘à la demande du père’ et donne le diagnostic de « démence précoce » (p.240). Mais, encore une fois, et pour les fans et étudiants, provoquée par quel fait biographique, cette démence? Faudra-t-il attendre le prochain anniversaire de Nelligan?. «Toujours attendre!», redit le poète depuis 100 ans dans «Mon âme» (LL p.43).

9-Rien là-dessus non plus en 1997, dans l’édition pourtant critique d’«Émile Nelligan et son œuvre», par Réjean Robidoux, qui fait aussi, dans sa Chronologie, table rase de l’héritage: pas d’équation risquée poésie=folie, ni de prétexte de surmenage, ni de dépression ou de folie choisie, ni même de prodromes comme en 1991. Pas de mention non plus du témoignage oculaire de Louis Dantin (p.i), ni même de diagnostic médical, ouf!, rien qu’une sèche mention au 9 août: « Brutalement, c’est la catastrophe. Émile Nelligan est interné » (ENSOR p.46). Mais pour quelle raison émotive? Motus. La biographie serait en hibernation?

10-L’année 2002, centenaire de l’étude initiale de Dantin, qui pouvait être un grand moment de vérité biographique, nous déçoit encore. Le si bel «Album Nelligan» raconte la journée cruciale du 9 août, mais en mettant la pédale bien douce: « Fatigué, triste, malade et par surcroît rêveur et taciturne, Émile Nelligan arrive dans l’après-midi du 9 août 1899 à l’asile Saint-Benoît-Joseph-Labre » (p.233). Mais ‘malade’ de quoi?, etc. Suit le diagnostic classique des docteurs. Or les 5 adjectifs du début de la citation sont un record absolu d’‘understatement’ sur l’humeur d’un patient mental grave. Et pouvait-il être à la fois atteint de ‘démence’(ibid.), et rien que ‘fatigué…rêveur et taciturne’, comme une personne normale en somme? Il faudra repasser. Mais quel grand mystère se joue-t-il donc derrière les coulisses biographiques depuis 100 ans? Et en sera-t-il de même dans les coulisses des poésies?

Les biographes, à part le diagnostic médical, incontournable une fois répété (mais 30 ans après Marcel Séguin), ne s’entendent donc guère sur l’humeur précise du poète avant l’entrée à l’asile, humeur parfois tellement atténuée qu’elle en est incroyable, en regard de l’implacable constat des docteurs.

Quel bilan tirer alors des 10 opinions sur cette condition du poète avant le mot choc des docteurs? La table est mise et le public a, semble-t-il, à choisir entre la ‘poésie-folie’ de Louis Dantin (reprise un peu par MM. Lacourcière et Wyczynski), ou « le conflit avec le père » de M. Wyczynski, ou les chagrins d’amour à répétition, reflétés dans la «Vierge Noire» et dans le testament poético-biographique du «Vaisseau d’Or». À chacun de se bâtir une opinion.

Aujourd’hui, les fans ne peuvent donc rien se faire dire de final, après le diagnostic des psy, quant aux circonstances biographiques qui ont mené Nelligan à l’asile. Il n’était peut-être même « pas fou », croit-on parfois après Courteau, contrairement à la conviction des générations antérieures.

Car, suite aux atermoiements accumulés depuis toujours, lesquels ont sans doute largement influencé l’auteur du «Nelligan n’était pas fou» en 1986, eh bien! de nos jours, certains fervents nelliganistes remettent même en question la folie de Nelligan avant l’entrée à l’asile. Pareillement, Michel Tremblay, auteur du livret du célèbre «Opéra Nelligan» de 1990, a tout au long du drame clairement présupposé que le poète n’était pas fou (RRp.146). Et Robert Favreau, auteur du film «Nelligan» (1991), ne semble pas concevoir son personnage autrement.

Or, des témoignages sur le dysfonctionnement mental grave du poète avant son internement, il y en aurait en masse dans les classeurs du prof. Paul Wyczynski. Voir l’aparté de la Biographie: « Tous les témoignages que nous avons pu recueillir confirment que le Nelligan de 19 ans s’enlisait dans une schizophrénie avancée »(p.293+295). Et, par similitude, dans les témoignages des classeurs de Luc Lacourcière (cf.p.29). Nous en avons débusqué quelques-uns, que nous présenterons en temps opportun. Mais en rassemblant des bribes éparses et oubliées, nous avons aussi découvert d’autres choses importantes qui changent complètement l’approche biographique et scripturaire de la dernière année active d’Émile Nelligan.

En effet, au terme d’une enquête systématique menée sur les événements biographiques de cette grande année créatrice de Nelligan, de même que sur ses poésies d’alors et sur les proses journalistiques de Françoise en cette même année, – (soit de l’automne 1898 à l’été 1899), – nous avons trouvé tant de choses passées inaperçues que nous pensons pouvoir établir un nouveau bilan qui consiste dans les 4 faits majeurs suivants :

1-La folie anticipée. Depuis octobre et décembre 1898, comme durant l’hiver jusqu’à l’été 1999, la « démence précoce », (ainsi qu’on nomme sa maladie à l’époque), et qui est d’essence antisexuelle, assaille le jeune poète, qu’elle n’empêche cependant pas de continuer à écrire génialement jusqu’au 9 août.

Mais les biographes lui ont donné d’autres dates:

*-chez Louis Dantin, dans l’étude/préface de 1902-04, la folie frapperait le jeune poète seulement et peu à peu dans les « derniers temps »(p.v+ENSOR p. 69), soit sans doute à l’été ‘99;

*-ab der Halden, en 1907, la remonte au temps de «La Romance du Vin» du 26 mai ‘99 où le poète met « tout ce qu’il sentait (…) d’effroi en devinant la maladie implacable qui se glissait dans son cerveau et qui allait l’obscurcir » (HAL p.344);

*-mais chez Luc Lacourcière, en 1952, elle ne paraît pas avant ce qu’il appelle « sa maladie » (p.307), soit « trois mois » après la «Romance du Vin»; mais ce ne serait pas une folie soudaine, car selon lui Dantin aurait peu à peu « constaté les premiers symptômes et les progrès de son mal » (LL p.18), mais il ne précise pas où, ni quand;

*-enfin, chez Paul Wyczynski, dans la «Biographie» (1987) et officiellement, il n’est pas question de folie avant l’asile (p.330), mais comme parfois ailleurs, dans quelque concession exceptionnelle, le professeur affirme que la folie apparaît dès la fin de 1898 (BIO p.293,déjà citée;idem BSN p.222),ce qui en est la date publique,connue de l’École littéraire.

2-L’amour partagé d’Émile et de Françoise. De son vrai nom Robertine Barry et de presque 17 ans son aînée, la célèbre journaliste féministe de «La Patrie» est aux côtés du poète pour l’écouter et le conseiller depuis octobre ‘98, mais surtout elle est dans son coeur, et lui dans le sien, en avril ‘99, après une lutte d’influence entre elle et le Père Seers (Dantin). Cet amour réciproque entraîne les péripéties suivantes:

*-leur idylle est publique et connue des membres de l’École littéraire;

*-Émile éprouve une brève rémission de sa maladie et il vit un épisode mystique;

*-une brouille survient entre les amants à la mi-avril et dure bien après « La Romance du Vin » du 26 mai;

*-suit la rupture violente et poétique d’Émile en juin ’99;

*- le chagrin d’amour subséquent d’Émile le ramène à sa folie due à Gretchen, puis les deux le conduisent à l’asile en août août’ 99;

*-en décembre suivant, Françoise reconnaît implicitement faire une peine d’amour, en publiant «Les Camélias roses».

3-Les ‘funestes amours’, soit la pratique occasionnelle du sexe entre hommes/amis privés de femmes, qu’a découverte la Professeure Yvette Francoli du collège de Sherbrooke en 2002 (YF I p.31s), lors d’analyses des textes de Dantin, et que nous avons nous-mêmes observée dans les poèmes de Nelligan d’à partir de septembre ‘98, sauf durant le règne de Françoise. Cette conduite obsède l’imaginaire de l’adolescent, survolté par l’aliénation anti-charnelle de son temps, et le thème universel de la faute marque alors si fortement son écriture, toujours inspirée, qu’on ne saurait en faire abstraction, si l’on ne veut pas amputer la biographie d’un drame majeur de ce temps, puis si l’on désire l’interprétation suffisante de poésies obscures de la dernière année, comme des conduites bizarres des biographes.

Il y avait là, je sais, de quoi faire rougir les anges de ce temps. Cependant dès mars 1903 un Dantin décidé fait la promotion du livre en annonçant d’abord prudemment Nelligan “sous des faces diverses”, puis hardiment à la façon d’un “nouvel «enfant sublime»”(AN p.266), le comparant ainsi au génial Arthur Rimbaud. L’année suivante 1905, Halden le présente directement aux Français sous le titre familier là-bas d’«un poète maudit» (AN p.277), soit à la mode de Verlaine et Rimbaud, poésie et bohème. Enfin, Dantin reviendra à la charge à la mort du poète en 1941, lui rendant hommage comme au «Rimbaud canadien» (AN p.331). On peut penser alors au commentaire général de Claude Beausoleil sur tout poète maudit: «Transgressions, rages, révoltes, exaltations”[1]. Et elles sont le lot des poètes libres et absolus.

Cela ne fait cependant pas de lui un homophile pour autant, car l’hétérosexualité domine chez lui, à preuve les nombreux cycles et deuils amoureux depuis juin ‘96, et ce grand chagrin pour Françoise, tous relayés dans ses poèmes.

Comment des choses aussi importantes et extraordinaires ont-elles pu rester inconnues si longtemps? Il y a une réponse peu surprenante à cela:

4-Le silence et le secret. C’était inévitable en 1904 et par après aussi: il fallait absolument taire toutes ces choses.

Surtout la dernière. Une question de vie ou de mort, dans ce cas, alors qu’on vivait littéralement comme sous la ‘fatwa’ d’islam. Et c’est ainsi que Louis Dantin instaure tacitement une politique du silence/secret sur ces 3 faits majeurs dans son étude/préface de 1902-1904 et cette consigne dure jusqu’à nos jours, continuée diversement par MM.Lacourcière et Wyczynski, et par Françoise elle-même. Un silence de plomb pèserait désormais sur ces sujets délicats. Mais loin de nous l’idée d’un complot diachronique. Il s’agit seulement de ce que les mêmes conditions sociales et morales ont porté les divers biographes du siècle dernier à faire, selon les normes du temps, les mêmes restrictions de base à l’information:

a)-ainsi, Louis Dantin compose sa fameuse étude / préface d’après le sévère conformisme d’alors (1902-04), qui met un tabou sur la folie, le sexe et l’amour malséant pour Françoise, et alors il se trouve à établir implicitement une règle du secret lorsque:

-il situe la folie seulement dans les « derniers temps » (p. v+ENSOR p.69);

-au lieu du chagrin d’amour comme cause de l’internement, il propose (hypothétiquement) que c’est plutôt l’effort pour créer de la poésie (p.i+p.65-67);

-au lieu des peines amoureuses des divers cycles, il parle d’une « tristesse sans objet, sans cause » (p.xviis+p.85-90);

-il prétend amicalement que Nelligan n’avait pas «d’idées»(p.viii+p.74s), ce qui évite d’avoir à commenter les idées délirantes du poète sur les femmes et l’amour;

-il observe un mutisme absolu sur les autres cycles amoureux (Bergère et Gretchen) et sur le sexe entre hommes;

-il donne une interprétation discutable à bien des poésies stratégiques comme «Le Vaisseau d’Or», «La Romance du Vin», «Communion pascale», etc.,etc.

2-Luc Lacourcière (1952) ne peut suivre la consigne du maître en toutes ces matières; il doit publier les 55 poèmes supplémentaires découverts, qu’il présente avec les circonstances amoureuses importantes,- (comme pour Françoise p.315 et pour Gretchen p.290; mais rien pour la Bergère),- puis il déclare ne retenir des informations (p. ex. l’entrevue avec Eva Nelligan) que lorsque les convenances sociales lui semblent l’imposer (PRPV p.55) et il applique souvent ce postulat dans son Introduction, sa Chronologie et ses Notes, ne révélant vraiment rien entre autres sur la folie anticipée (même p.18).

3-Paul Wyczynski, ci-devant mon maître et mon collègue, aurait hérité du système de secret établi par ses devanciers. Fraîchement arrivé au pays en 1951, avec en poche une licence en lettres et un diplôme d’études supérieures de l’Université de Lille, où il a étudié entre autres les poètes mêmes que Nelligan lisait[2]. Il dévore le recueil des «Poésies» de Nelligan réédité par Fides en 1945, puis il devient professeur à l’Université d’Ottawa, curieux de littérature « canadienne », comme on disait à l’époque Il a ensuite la chance inouïe de rencontrer en ville un collègue de Nelligan et co-fondateur de l’École littéraire de Montréal, Louvigny de Montigny, alors traducteur au Sénat, qui l’initie aux arcanes de Nelligan et de l’École littéraire, au cours de plusieurs rencontres. Le jeune professeur d’Ottawa, qui se révélera aussi talentueux que Dantin, en sait déjà pas mal long quand paraît en 1952 l’édition critique des «Poésies complètes» de Nelligan compilée par Luc Lacourcière. Il voit tout de suite que cette édition est loin de tout dire sur Nelligan et qu’elle cultive le secret sur bien des choses, comme on le faisait à cette époque discrète. Puis il décide d’écrire sa thèse de doctorat sur les « sources » françaises des poésies de Nelligan, (ce qu’il est le seul bien préparé à faire), tout en amorçant de vastes recherches sur la littérature « canadienne ». Il soutient sa thèse nelliganienne en 1957, devant Luc Lacourcière, Bernard Julien et Réjean Robidoux, et la publie en 1960. Lacourcière en dira que c’est le livre “le plus important qui ait jamais été consacré à une poète canadien“(2ede couv.). Dès ce premier ouvrage et dans les suivants, il adopte et adapte les techniques de silence/secret de ses prédécesseurs, multipliant les interventions pour défendre la réputation littéraire de son jeune protégé. Toujours de bonne foi, il est aussi consciencieux dans la retenue d’information que dans le commentaire.

Pour mieux comprendre la position de M.Wyczynski, comme de Luc Lacourcière il va sans dire, il nous faut faire une transposition culturelle, c’est-à-dire que, partant de notre culture actuelle de 2004, il faut nous transposer dans la culture janséniste des années ‘50, au temps de Maurice Duplessis et de notre «Moyen-Age» québécois, alors que bien des choses sont interdites par l’Église, par l’intelligentzia et par les biographies du temps (comme celle de Françoise en 1949). Accepter le secret dans le cas de Nelligan pouvait être alors la chose la plus naturelle du monde. M.Wyczynski se trouverait en bien illustre compagnie. Qu’ y avait-il de plus correct alors que de faire comme les Dantin, Françoise et Lacourcière, encensés par tous? Au moins pour un temps? Et si notre idée actuelle sur le secret est négative, elle ne l’était pas dans les années ’50, elle constituait alors une tâche digne et respectable, à remplir avec fidélité. Il aurait donc pratiqué le silence/secret avec la sérénité d’un intellectuel qui accomplit un devoir tranquillement.

Courageusement aussi, car il prend forcément des libertés avec certaines choses, il se met ainsi ‘au blanc’, et il risque tout le temps alors d’être « incompris » et critiqué, pour avoir accompli son travail. Or, il accepte ce danger, et c’est sans doute pour lui ‘à la guerre comme à la guerre’, pour la cause de Nelligan. Et c’est lui qui pourrait perdre quelques plumes, si on examinait de trop près. Aventureux métier! Et en fait, il ne l’a pas eue si facile la carrière au début. Il a certes reçu de chaudes félicitations des lecteurs, il a aussi connu une certaine réticence universitaire, sans qu’on devine le secret pourtant. Et à moi il disait au milieu des années ’70: « Tu sais, Pierre, les plus grands ennemis de Nelligan, c’est les Québécois, » sans préciser. En reconnaissance de son œuvre plus que vaillante, il faut aujourd’hui lever respectueusement son chapeau, saluer un énorme travail accompli, mais aussi admettre que cette époque troublante est terminée.

d)-En plus de l’exemple éloquent de Dantin en matière de secret, MM.Lacourcière et Wyczynski ont aussi eu, secondement,

celui de Françoise. Le 2 avril 1904, elle présente à ses lecteurs le recueil poétique de Nelligan qui vient de sortir fin février, en se guidant sur la «Préface» interdisante de Dantin. Elle publie donc dans son «Journal de Françoise» une brève étude de ces poésies, utilisant la connaissance absolument unique qu’elle en possède pour faire du poète une espèce d’ange asexué (comme dit mon neveu) et pour omettre entièrement, avec une audace stupéfiante, l’existence même de tout sentiment amoureux chez Emile,-(envers « ses personnages de rêve »,comme elle dit),- son amant qu’elle veut défendre ainsi contre les rumeurs d’amour malséant qui circulent à Montréal et qui peuvent aussi mettre en péril son jeune «Journal». Luc Lacourcière ne peut toujours suivre cet exemple censurant de Françoise, car il doit révéler l’amour pour Gretchen (p.290) et Françoise (p.315), mais M.Wyczynski en adoptera couramment l’usage du terme « rêve », au sens restrictif d’imaginations[3].

On devine, par ce résumé préliminaire des pratiques des quatre grands commentateurs, que le secret a été une habitude et est devenu une tradition séculaire dans le traitement de la poésie de Nelligan. On peut aussi en inférer qu’il va compromettre l’interprétation de bien des textes et altérer la biographie.

Pourtant, elle ne fait plus très sérieux, aujourd’hui, cette politique qui s’applique à dissimuler des amours d’un jeune poète pour des jeunes filles de son âge (que sont la Bergère et Gretchen), puis pour une femme libre dans la trentaine, et même le sexe entre hommes, sujet habituel des nouvelles mondiales. Mais parce que l’œuvre de Nelligan est relativement brève, un tel silence/secret cause des dommages très importants.

Cette consigne du secret était-elle tout le temps absolument nécessaire? La question se pose d’elle-même pour nous, (car tout secret est devenu suspect), et aussi du fait que le soir de «La Romance du Vin» le 26 mai ’99, celui que les gens de l’École littéraire vont ovationner est pour eux un poète occasionnellement en folie depuis cinq mois et qui lance des appels à son amante Françoise. La folie et l’amour inconvenant n’étaient donc pas des obstacles au succès littéraire d’Emile dans son milieu.

Mais quand il s’agira de publier une étude et toute l’œuvre à l’intention des Canadiens et des étrangers, Dantin estimera qu’il doit éviter d’en parler, pour ménager les susceptibilités non seulement des lecteurs, mais aussi celles de la famille Nelligan et de Françoise, directrice de journal. Les gens de l’École littéraire de Montréal ont compris cela et l’ont respecté tout au long du siècle. Lacourcière affirme qu’ils « se turent » après la parution de l’étude de Dantin (PRPV p.49).

Remarquons ici que pour arriver à établir ces 4 faits majeurs je n’ai disposé d’aucune source privilégiée de renseignements, n’ayant sous la main que les événements biographiques,- (de chez Dantin, Françoise, Lacourcière, Wyczynski, etc., avec leurs précieuses ‘concessions’ historiques),- plus les poésies datables de Nelligan et les proses journalistiques toujours datées de Françoise, soit le matériel accessible à tout chercheur, ainsi que les éditions critiques, les coupures de presse, les articles de dictionnaires, de revues, les scénarios de films, etc.

J’ai donc examiné les événements de la dernière année active, puis les poèmes et proses impliqués, avec les commentaires là-dessus des biographes et analystes, cherchant à les comprendre comme à savoir le pourquoi, et j’ai découvert en eux ce que tout chercheur aurait pu trouver. Car il y a des choses intéressantes laissées à deviner dans l’édition de 1952, entre autres. Voyons-en un exemple capital.

Bien des lecteurs perspicaces ont dû soupçonner depuis longtemps des facteurs de l’internement de Nelligan, car on n’a qu’à rapprocher deux pages de Lacourcière et la vérité éclate:

1)-la page 35, où se trouve la Chronologie des événements de l’année 1899, surtout de mai à août, avec:

*-la première date, cruciale pour notre sujet, qui est celle de la récitation publique de «Rêve d’artiste» le 26 mai, ce qui indique qu’au fameux soir de la «Romance du Vin», le poète est en plein milieu du cycle amoureux de Françoise;

2)-et la page 315, avec sa première donnée, soit celle du poème de rupture intitulé «A une femme détestée», écrit «pour» Françoise, nous assure expressément Lacourcière, donc bien après «Rêve d’artiste» du 26 mai;

*-puis nous revenons à la page 35, pour la deuxième date capitale, six lignes plus bas que l’autre, à celle de l’internement du 9 août, soit 2 mois et 1/2 seulement après «Rêve d’artiste» (et non 6 mois, comme le dit curieusement Dantin, p.xxix;ENSOR p.103).

Le poème de rupture de p.315 doit donc être situé entre le 26 mai et le 9 d’août. Mais quand, exactement, entre ces deux dates? Ce poème de rupture n’est pas daté par le poète, ni par Lacourcière? Savoir le jour précis n’est pas indispensable, mais pour le moment, disons quelque part après la mi-juin environ, ou 3 semaines après la «Romance du Vin» du 26 mai. Dans ce cas, il resterait seulement un mois et demi au poète pour absorber le choc émotionnel d’un intense chagrin d’amour, peu de temps pour une personne déjà mentalement atteinte par Gretchen.

Nous tenons là, dans la simple juxtaposition des données historiques de 2 pages de Lacourcière, une autre raison suffisante (après la déception de Gretchen), de l’hospitalisation du poète, le 9 août suivant, car entre les 2 dates critiques mentionnées (mai et août), il n’y a pas eu d’autre événement important, -sinon Lacourcière l’aurait ajouté à la Chronologie,- pas d’autre que la rupture avec Françoise, qui est la dernière femme dans la vie active du poète.

(Lacourcière aurait dû insérer dans sa Chronologie, p.35, la mention de ce poème de rupture, il y était strictement tenu, car c’est un fait historique indiscutable et suprêmement important, mais il s’en est abstenu, par secret. Les autres Chronologies ont fait pareillement,C-S p.88, ENECA p.179, JMR p.119, BIO p.533, RW p.63, ENSOR p.46. Et même si on invoquait une autre raison pour l’internement, comme le conflit avec le père (chez M.Wyczynski) ou la poésie cruelle (chez Dantin), la mention de la rupture, aggravant la Névrose gretchenienne, demeurerait obligatoire, en tant que fait historique majeur, et il faudrait tenir compte de toutes ses conséquences sur la « maladie » finale.)

Voilà une des choses capitales que Lacourcière nous a laissées à entrevoir dans l’édition de 1952. Trouver cela, c’est faire une induction seulement, ou passer de l’implicite à l’explicite. Bien sûr, ce n’est qu’un premier morceau du gros puzzle nelliganien, il faudra le confirmer par le contexte, c-à-d. agencer d’autres morceaux du casse-tête, ensuite interpréter soigneusement des poèmes et les dates fournies, buter contre le secret, se débattre avec lui, etc. (Mais notons que cette politique du secret n’est pas si banale, car elle sème heureusement ici et là des `concessions’, qui permettent au chercheur de mieux comprendre ce qui se passe et qui guident celui qui a déjà découvert le secret.)

Maintenant, il est bien évident que la seule chose à faire, pour contrer les conséquences très négatives à long terme du secret/silence, c’est de travailler à l’éliminer, en révélant toutes les informations cachées. C’est ce à quoi, au début, tendaient parallèlement certains efforts de Luc Lacourcière, tout en maintenant ce secret. Voici les étapes de sa tentative avortée:

A)-L’annonce. Lors de la sortie des «Poésies complètes» et à la fin de son entrevue avec Jean-Thomas Larochelle, le 6 décembre 1952, dans «Notre Temps», le chercheur habile qu’était le prof. de l’Université Laval laisse savoir par le journaliste qu’il est loin d’avoir vidé tout son sac de trouvailles dans cette édition critique, qu’il lui reste « certaines surprises », qui sont des « révisions aussi importantes peut-être »[4] (je souligne) que celles qu’il vient de faire dans son édition et qu’il a données « discrètement » (ibid.) dans les Introduction+Chronologie+Notes.

Je cite au complet ce paragraphe (gardé inconnu) du journaliste briefé par le littérateur:

« Sur ses travaux et recherches en cours, M. Lacourcière nous recommande la discrétion. C’est qu’il nous réserve certaines surprises de nature à inviter les curieux de littérature canadienne à des révisions aussi importantes peut-être que celle d’aujourd’hui » (ibid.).

Lacourcière le précurseur annonçait une autre petite révolution pour Nelligan. On penserait qu’une nouvelle de cette envergure se serait répandue en traînée de poudre. Mais il n’en fut rien. La grande «Bibliographie» critique de 1973 n.441 n’en parle même pas, ni aucun des autres ouvrages sur Nelligan. Faut croire que l’édition 1952 rassasiait alors les lecteurs, qui n’en demandaient pas plus, semble-t-il, ni alors, ni par après. Le secret a fait le reste.

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Au sujet de l’auteur

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PIERRE H LEMIEUX

Né à Lévis au milieu de la grande crise, d’un père typographe au «Quotidien» et au «Soleil», et d’une mère couturière et féconde, mais épargné des bouleversements économiques, Pierre H. Lemieux fait ici son collège puis passe une jeunesse studieuse à l’étranger. Revenu au pays, il enseigne d’abord la littérature au Collège de Rouyn. Puis il fait sa maîtrise en lettres, avec une thèse sur Jean Simard, et son doctorat, avec une étude sur la structure du ‘Tombeau des Rois’ d’Anne Hébert.

Professeur de littérature aux francophones pendant plus de 25 ans à l’Université d’Ottawa, au temps du risorgimento pour la littérature d’ici, il a publié en 1978 son ouvrage sur Anne Hébert, puis des études sur «Les Anciens Canadiens», «Angéline de Montbrun», «Menaud, maître draveur», etc.. À part ces classiques, ses auteurs de choix ont été Buies pour l’esprit, Harvey le civilisé (préféré de son père), G. Guèvremont, Emile Coderre, Miron et Giguère, les Lapointe, des modernes, etc.

Autre livre de cet auteur

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Manours de Françoise à Émile Nelligan
Essai
PIERRE H LEMIEUX
Fondation littéraire Fleur de Lys
Lévis, Québec, 2013, 100 pages.
ISBN 978-2-89612-432-9

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