Un combat identitaire – L’Action française de Montréal (1917-1928) Jean-Claude Dupuis, Ph.D., Fondation littéraire Fleur de Lys

c_jean_claude_depuis_1a_500

DONNÉES AU CATALOGUE

Un combat identitaire
L’Action française de Montréal (1917-1928)

Essai, Jean-Claude Dupuis, Ph.D.
Fondation littéraire Fleur de Lys,
Lévis, Québec, 2013, 117 pages.
ISBN 978-2-89612-437-4

PRÉSENTATION

Dans les années 1920, L’Action française de Montréal était le flambeau intellectuel du nationalisme canadien-français. Cette revue mensuelle, dirigée par Lionel Groulx, entendait « reconstituer la plénitude de notre vie française » dans une société de plus en plus marquée par l’influence de la culture matérialiste anglo-américaine. Son combat identitaire, à la fois conservateur et d’avant-garde, reposait sur l’union de la langue et de la foi, la reconquête économique et le projet d’indépendance politique. L’Action française conceptualisa un modèle de société alternatif à contre-courant du grand capitalisme industriel, qu’elle associait à « l’esprit anglo-saxon ». Son idéal de classicisme français, d’ordre latin et de spiritualité chrétienne critiquait radicalement une certaine vision de la modernité, fondée sur l’individualisme à tout crin. Abordant toutes les questions politiques, économique, culturelles et religieuses d’une société québécoise alors en pleine mutation, et déjà en marche vers la Révolution tranquille, L’Action française voulait unifier et orienter les efforts de survivance de la nation canadienne-française par une doctrine cohérente et mobilisatrice. La redécouverte de ce « nationalisme intégral » pourrait alimenter la réflexion contemporaine sur les fondements historiques et les valeurs identitaires d’une société québécoise qui semble être désespérément à la recherche de nouveaux points de repères.

EXTRAIT

INTRODUCTION

« Notre doctrine, elle peut tenir tout entière en cette brève formule : nous voulons reconstituer la plénitude de notre vie française[1] ». Lionel Groulx

C’est ainsi que Lionel Groulx (1878-1967) résumait le programme de la Ligue d’Action française de Montréal. Ce mouvement para-politique avait succédé en 1916 à la Ligue des droits du français, fondée en 1913. Le changement de nom indiquait un changement d’optique. Les nationalistes canadiens-français avaient compris que le combat identitaire ne pouvait se restreindre au domaine linguistique, mais qu’il devait englober tous les aspects de la vie sociale. La Ligue d’Action française publia de 1917 à 1928 une revue mensuelle de grande qualité pour combattre les influences délétères du colonialisme britannique et du maté­rialisme américain. Son nationalisme intégral, que l’on appellerait aujourd’hui « identitaire », entendait restaurer le type ethnique que la France avait laissé sur les rives du Saint-Laurent avant la Conquête anglaise de 1760, en l’émondant de ses végétations étrangères pour le rattacher aux sources vives de son passé. L’Action française faisait reposer l’esprit national sur la foi catholique et la culture classique. Selon Groulx, l’identité canadienne-française avait été altérée par la domination britannique (1760-1867) et par le double patriotisme introduit sous la Confédération de 1867, un double attachement à la grande patrie canadienne et à la petite patrie québécoise. Sir Wilfrid Laurier, qui fut premier ministre du Canada de 1896 à 1911, incarnait l’anglomanie triomphante de l’époque victorienne lorsqu’il disait, malgré ses origines purement canadiennes-françaises : « I am British to the Core. » (Je suis britannique jusqu’à la moelle.) L’Action française dénonçait cette tendance à l’acculturation, cette subtile assimilation des men­talités anglo-saxonnes qui pouvaient cohabiter, en apparence, avec une certaine survivance française. Elle voulait mettre un terme à cette division du sentiment national en développant un patriotisme exclusivement canadien-français.

Sur le plan des moyens, L’Action française prônait la création d’un État français indépendant, le développement d’une économie nationale et chrétienne qui rejetait à la fois le capitalisme et le socialisme, les progrès de l’instruction et le renforcement de la pédagogie classique, la défense des valeurs sociales et familiales traditionnelles, et, surtout, l’édification d’une société ordonnée aux fins surnaturelles de l’homme. Son nationalisme était intrinsèquement lié, mais toujours subordonné, au catholicisme en vertu de la primauté du spirituel sur le temporel.

L’Action française rêvait sans doute de fonder un parti politique nationaliste, mais elle ne disposait pas des ressources nécessaires. Le régime parlementaire de type britannique, qui est en vigueur au Canada, favorise le maintien du bipar­tisme, de cette lutte généralement factice entre deux frères ennemis, mais jumeaux, le parti libéral (rouge) et le parti conservateur (bleu). Ces deux formations adhéraient à la même idéologie libérale, fondée sur la démocratie parlementaire, le laisser-faire économique et le principe de la séparation de l’Église et de l’État. L’Action française dénonçait « l’esprit de parti », qui divisait inutilement les Canadiens français en « bleus » et en « rouges ». Mais elle ne pouvait rien faire de plus que de chercher à influencer ces deux grands partis, et parfois avec succès. Quelques ministres libéraux étaient réceptifs aux idées de L’Action française; et le parti conservateur provincial semblera se rapprocher des nationalistes à la fin des années 1920. Mais le rayonnement de L’Action française toucha davantage le clergé et les jeunes intellectuels. La montée du nationalisme canadien-français d’après la Seconde Guerre mondiale, qui se manifesta d’abord par l’autonomisme provincial du premier ministre Maurice Duplessis dans les années 1950, et ensuite par l’émergence du projet indépendantiste dans les années 1960, découle en partie du travail de préparation intellectuelle de L’Action française.

En 1918, l’abbé Lionel Groulx, qui enseignait l’histoire du Canada à l’Université de Montréal, prit la direction de la revue avec l’autorisation de son archevêque, Mgr Paul Bruchési. Il travaillait dans les locaux du presbytère de son ami Philippe Perrier, curé de la paroisse Saint-Enfant-Jésus du Miles End, à Montréal. L’Action française n’était pas officiellement une publication ecclésiastique, mais tout le monde savait qu’elle était dans les bonnes grâces de l’archevêché de Montréal. Le nom de Lionel Groulx incarne l’esprit du Québec catholique et conservateur d’avant la Révolution tranquille (1960), tant pour ses admirateurs que pour ses détracteurs. Aujourd’hui, les bien-pensants de la rectitude politique vilipendent le « groulxisme » qu’ils associent à l’obscurantisme clérical, voire au racisme et à l’antisémitisme[2]. Mais cette intelligentsia subventionnée aurait probablement été groulxienne à l’époque où l’adhésion à cette école de pensée ouvrait les portes des carrières universitaires et journalistiques. En réalité, Lionel Groulx reste la plus brillante figure de l’histoire intellectuelle canadienne-française. Le grand nombre d’études que l’on consacre encore aujourd’hui à celui que l’on a sur­nommé « notre historien national » suffirait à le prouver. Lionel Groulx fut un chercheur à la fine pointe des méthodes scientifiques de son temps, un polémiste de grande dignité, un écrivain au talent remarquable et, surtout, un prêtre d’une admirable profondeur spirituelle. C’était un prêtre-éducateur par vocation qui exerça son ministère dans le domaine politique par la volonté de la Providence [3]. Il fut pour son petit peuple une sorte de « directeur de conscience », largement écouté et admiré, mais peu suivi comme le sont la plupart des directeurs de conscience.

L’Action française de Montréal avait adopté le nom du journal royaliste de Charles Maurras pour montrer son attachement à la France catholique et traditionnelle en lutte contre la République laïciste et cosmopolite. Mais il ne faut pas en conclure que la revue de Lionel Groulx n’était que le pendant québécois de L’Action française de Paris, même si elle l’appelait affectueusement « notre grande sœur ». À cette époque, les journaux et les revues du Québec reprenaient souvent le nom d’une prestigieuse publication française. Cela démontrait une certaine sympathie, mais pas nécessairement une filiation idéologique. La pensée de L’Action française de Montréal puisait dans le terroir canadien bien plus qu’aux sources de la mère-patrie. Elle rejoignait L’Action française de Paris dans sa défense de l’Église catholique et des traditions nationales, mais elle n’adhérait ni au royalisme ni au positivisme de Charles Maurras. La monarchie était difficilement compatible avec les conditions sociales de l’Amérique, comme Maurras le reconnaissait lui-même; et la philosophie positiviste d’Auguste Comte, qui était à la base de la doctrine maurrassienne, paraissait trop suspecte aux yeux de l’Église. En 1928, Lionel Groulx rebaptisa d’ailleurs sa revue « L’Action canadienne-française » pour se dissocier de L’Action française de Paris, qui venait d’être condamnée par Rome. Certes, on retrouve dans les deux publications la même vision du monde, un commun dédain pour la démocratie, une critique acerbe du libéralisme et de la modernité, une certaine nostalgie pour la civilisation d’Ancien Régime; mais le nationalisme de L’Action française de Montréal était plus barrésien que maurrassien, plus culturel que politique.

Au fond, L’Action française de Montréal combattait dans les années 1920 les idées libérales qui finiront par triompher dans les années 1960 et qui transformeront le « Canadien français » en « Québécois », c’est-à-dire en une sorte d’Américain francophone, démocrate et laïque, individualiste et matérialiste, cosmopolite et déraciné. Son combat se rattachait au vaste conflit intellectuel et moral qui divise l’Occident depuis 1789, la lutte entre la civilisation chrétienne fondée sur la Loi de Dieu et la civilisation libérale fondée sur les Droits de l’Homme. L’Action française élabora une doctrine contre-révolutionnaire qui répondait à l’avance à tous les arguments de la Révolution tranquille.

Rappelons que les descendants des colons français d’Amérique ont porté plusieurs noms au cours de leur histoire. Dès la fin du XVIIe siècle, les « Français du Canada », c’est-à-dire nés au Canada, se disaient « Canadiens », par opposition aux « Français de France », qui étaient nés en métropole. Après la Conquête anglaise de 1760, on a continué à parler de la « nation canadienne » dans le sens du peuple de langue française et de religion catholique. Mais dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Anglais du Canada ont commencé à se dire « Canadians » et à surnommer « French Canadians » les vrais Canadiens. Ces derniers ont fini par adopter la nouvelle appellation de « Canadiens français » après la Première Guerre mondiale. À la fin des années 1960, le terme « Québécois » a remplacé celui de « Canadien français ». La Révolution tranquille a tellement transformé notre société, qu’il a fallu modifier notre nom collectif, ce qui se voit rarement dans l’histoire des peuples. La Révolution de 1789 a profondément changé la nation française, mais les Français ont continué à s’appeler des Français. Les Polonais ont passé d’un royaume à l’autre à plusieurs reprises, mais ils se sont toujours appelés des Polonais. Notre cas est exceptionnel. À notre avis, ce changement de nom ne s’explique pas essentiellement par la montée de l’indépendantisme, mais plutôt par le triomphe du laïcisme. L’appellation « Canadien français » rappelait trop l’union de la nationalité et de la religion, dans l’esprit de la célèbre maxime : « La langue gardienne de la foi ». Or les « Québécois » se définissent maintenant comme un peuple francophone, laïc, multiculturel et démocratique. Cependant, nous préférons employer dans notre essai le terme « Canadien français », qui était en usage à l’époque dont nous parlons.

Le Québec contemporain continue à glorifier la funeste Révolution tranquille, qui ruina son identité catholique et française. Mais les observateurs lucides reconnaissent désormais, ne serait-ce que du bout des lèvres, que cette « nation québécoise », que l’on n’ose plus définir, a perdu tous ses points de repères. En 1956, le Rapport Tremblay décrivait clairement la nation canadienne-française comme « un peuple chrétien et français ». En 2008, le Rapport Bouchard-Taylor ne définissait pas la nation québécoise. Il se contentait d’affirmer par la négative, et dans un style abscons, que « l’héritage canadien-français ne peut plus occuper à lui seul l’espace identitaire québécois, mais qu’il doit s’articuler aux autres identités dans un esprit d’interculturalisme pour nourrir la culture publique commune, faite de valeurs et de droits universels ». En d’autres mots, l’identité québécoise repose maintenant sur la Déclaration universelle des droits de l’homme. En quoi consiste alors sa spécificité, le fondement de son identité? Après avoir été soumis aux impérialismes français, britannique et américain, le Québec se dissout maintenant dans l’invisible empire onusien.

Mais le débat sur l’identité québécoise reste vif. La redécouverte des idées de L’Action française pourrait fournir au Québec actuel des éléments de conscience nationale. Il faut savoir d’où l’on vient pour savoir qui l’on est, et décider où l’on va. L’Action française proposait une « certaine idée du Canada français », une idée qui pourrait inspirer ceux qui rêvent encore d’une société québécoise distincte en Amérique du Nord. Comme le disait Lionel Groulx devant un Cercle d’Action française à Paris : « Les peuples se mesurent, non pas à la pyramide d’or qu’ils peuvent entasser, mais d’abord, sans doute, à l’altitude de leur esprit. (…) Un flambeau catholique, si modeste soit-il, ne doit pas s’éteindre. Un continent qui veut bien se porter doit garder un peu de terre française[4]. »

______________________________________

[1] Lionel Groulx, « Notre doctrine », L’Action française (désormais AF), janvier 1921, p. 25.

[2] Pour un anti-groulxisme primaire, voir Esther Delisle, Le Traître et le Juif : Lionel Groulx, Le Devoir et le délire du nationalisme d’extrême-droite dans la province de Québec, Outremont, L’Étincelle, 1992, 284 p.

[3] Pierre Trépanier, « Introduction : Ascèse et action, les impatiences de Lionel Groulx (1899-1906) », dans Lionel Groulx, Correspondance (1894-1867), vol. 1 : Le prêtre-éducateur (1894-1906), Montréal, Fides, 1989, p. lxxiii-cxv; « Introduction : L’éducation intellectuelle et politique de Lionel Groux (1906-1909) », ibid., vol. 2 : Un étudiant à l’école de l’Europe, 1993, p. xxxvii-liv.

[4] Lionel Groulx, « La France d’outre-mer » (1922), Notre maître le passé, tome 2, Montréal, Alain Stanké, coll. Québec 10/10, 1977, p. 304-305.

AU SUJET DE L’AUTEUR

Né en 1961, Jean-Claude Dupuis a étudié au Collège de L’Assomption, au Cégep de Saint-Jérôme, à l’Université de Montréal et à l’Université Laval. Diplômé en histoire, en droit et en pédagogie, il fut procureur de la couronne pendant quelques années avant de faire une maîtrise sur L’Action française de Montréal (1917-1928), sous la direction de Pierre Trépanier, et un doctorat sur Le cardinal Taschereau et le catholicisme libéral (1820-1898), sous la codirection de Brigitte Caulier et Nive Voisine. Spécialisé en histoire intellectuelle et religieuse du Québec des XIXe et XXe siècles, boursier du Fonds FCAR et du CRSHC, il a présenté plusieurs communications dans les colloques des sociétés savantes et publié des articles dans diverses revues, notamment la Revue d’histoire de l’Amérique française, L’Action nationale, Études d’histoire religieuse et Le Sel de la Terre. Il remporta le Prix Guy-Frégault (1994), décerné par l’Institut d’histoire de l’Amérique française, pour son article sur La pensée économique de L’Action française. Il enseigne présentement l’histoire et l’éthique et culture religieuse dans une école secondaire. Se considérant comme un héritier du nationalisme groulxien, il n’hésite pas à critiquer le bilan de la Révolution tranquille et les valeurs matérialistes du Québec contemporain. Se réclamant de la doctrine sociale de l’Église catholique, il prône un humanisme chrétien fondé sur l’enracinement national et communautaire dans un esprit d’ouverture aux différenciations culturelles.

TÉLÉCHARGER VOTRE EXEMPLAIRE NUMÉRIQUE GRATUIT

► NOTE TRÈS IMPORTANTE : Il est strictement interdit d’offrir ce livre en téléchargement sur un autre site. Prière d’utiliser un lien vers cette page web.

Pour télécharger votre exemplaire numérique gratuit en format PDF, cliquez ici ou sur le logo PDF dessous.

Adobe_PDF_Iconb.svg

—–

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Bienvenue

La Fondation littéraire Fleur de Lys est heureuse de vous accueillir dans sa Bibliothèque publique de livres numériques gratuits. Ce site est rattaché à celui de la Fondation littéraire Fleur de Lys.

MÉMOIRE GRATUIT

La Fondation littéraire Fleur de Lys dépose un mémoire au sujet de la Stratégie culturelle numérique

MÉMOIRE GRATUIT

La Fondation littéraire Fleur de Lys dépose un mémoire sous le titre «Comment soutenir les librairies indépendantes québécoises ?»

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

%d blogueurs aiment cette page :